
Nous pouvons apprécier une œuvre d’art, sans rien savoir de celle-ci, ni de son auteur, ni de ses intentions. Mais plutôt, pourrions nous ne pas aimer une œuvre d’art, malgré que l’on sache tout d’elle, si ce n’était pas une affaire de sensibilité, plutôt qu’une affaire d’intellect ? Qu’on me donne autant d’explications que l’on voudra, si l’oeuvre me déplaît, on ne me la fera pas aimer en me la faisant connaître.
Pourtant, être sensible à la beauté, et à l’esthétique d’une œuvre d’art n’est pas qu’affaire de sensation. Les œuvres sollicitent également notre imagination, nous invitent à penser, à réfléchir. La sensation seule n’est pas suffisante, on ne goûte pas à une rime, un dessin, une mélodie comme on goûte à un fruit. L’art s’adresse à l’esprit autant qu’aux sens. On se plaira à imaginer, à fantasmer sur une couleur, un agencement, une forme, une histoire, et finalement à s’approprier un peu plus l’œuvre.
L’art n’est donc pas réservé aux intellectuels et aux savants. Le contexte, l’origine, l’intention et l’histoire de l’œuvre ne tiennent jamais lieu d’émotion. Je peux tout à fait rester insensible à une œuvre dont je sais presque tout. La connaissance n’est pas un critère de goût, ne définit pas le beau, sans quoi on pourrait démontrer, preuves à l’appui, qu’il faut aimer cette toile, et négliger cette autre. Inversement, juger qu’une musique est belle ne m’apprend rien sur la propriété de cette musique, hormis donner un à priori positif. La beauté n’est pas une propriété objective.
Certains auteurs cherchent à ce que, au contraire, l’œuvre ne soit pas comprise ; Kandinsky lui déplore le regard critique du spectateur, devenu trop superficiel, insensible à ses nuances, ses aspects, tout semble s’être évanouit sous les regards habitués, vidés par l’indifférence. Comment le faire revivre ? Il pousse le spectateur à redécouvrir l’art en créant des formes et des couleurs dérangeantes. Alors l’esprit s’affole, enquête, fouille, mais en vain. Cela n’évoquent plus rien du monde tel qu’on le connaît. Alors on va découvrir que chaque chose à un effet et agit sur nous, un bleu qui refroidit et apaise, un rouge qui irrite. « Chaque partie du réel a sa nuance, chaque détail possède un sens, la moindre parcelle du monde, connue ou non, informe, anime l’esprit, lui souffle des idées, réveille des images, le fait vibrer. »
Rotatine et Noée

